Les monologues impossibles, ou les limites de l’utile - 1997

BRUNO CHENIQUE & VALERIE FAVRE

LES MONOLOGUES IMPOSSIBLES, OU LES LIMITES DE L'UTILE

Il décida [...] de se débarrasser de Géricault. Il avait autre chose à faire dans la vie

(François Weyergans, Le Radeau de la Méduse, roman, Paris, Gallimard, 1983, pp. 229-230)

Bruno Chenique : Les premières impressions devant le Radeau de la Méduse sont toujours fortes. Elles peuvent être d'ordre artistique, mais pas seulement. A ma demande, Cécile Abdesselam, journaliste, m'a fait le récit de la visite au Louvre de son fils Robin. Il avait 3 ans. Il gambadait partout mais s'arrêta net devant l'immense toile. Sa première réaction : « Pourquoi ils disent bonjour ? », puis, en s'approchant et en regardant mieux : « Et ceux-là, ils dorment ». Écoutant les explications paternelles, il résuma la scène : « Ils sont malades, ou morts, et les autres appellent leur maman, quoi... » Puis il resta de longues minutes devant le tableau, inquiet : « Mais alors ils vont tous mourir ? Et il a fallu un bon quart d'heure avant de parvenir à l'arracher de sa contemplation à la fois époustantée et fascinée du tableau. Pour la petite histoire, m'écrit Cécile Abdesselam, « son jeu préféré, depuis, c'est de jouer au naufrage : on met toutes ses peluches dans son lit, avec lui au milieu, moi à côté de lui, et on joue au bateau pris dans la tempête. Bien au chaud dans son lit, s'accrochant avec force aux bras maternels, tout en frissonnant d'un péril imaginaire, il est le plus heureux des gamins ! Voilà, j'espère que cela vous sera utile – A 3 ans, les enfants parlent peu, mais ce tableau-là l'a beaucoup marqué ! ». Il me semble évident que ce tableau parle de l'inconscient. Comme toute image me dira-t-on ! Oui, mais celle-ci d'une façon bien particulière.

Valérie Favre : Cela me rappelle un souvenir un peu pareil mais c'était avant que je connaisse l'existence du Radeau, je jouais avec deux ou trois peluches toujours les mêmes et très usées dans mon lit à barreaux et je les enfoussais dans mon pyjama et ma culotte de laine, afin de les protéger comme un kangourou ou alors pour accoucher, car le jeu consistait à les expulser. Je devais ressembler à un Quasimodo-rétractile. Et toi ? Comment as-tu rencontré l'œuvre de Géricault ? Peut-être après cette période enfantine je suppose ?
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