Géricault : une correspondance décapitée - 1996
BRUNO CHENIQUE

GÉRICAULT : UNE CORRESPONDANCE DÉCAPITÉE
À Douglas Siler et Christopher Selis
Sur son lit de douleur, quelque temps avant sa mort survenue le 26 janvier 1824 à l'âge de trente-deux ans et quatre mois, Géricault se plaignait de n'avoir rien fait. Étonnés, ses amis lui rappelaient qu'il était quand même l'auteur du Naufrage de la Méduse. Des élèves, qui assistaient à la scène, lui prêtent cette réplique : « La Méduse. Bah ! une vignette¹... »
De là est peut-être née l'affirmation de Louis Batissier, premier biographe du peintre : Géricault, écrit-il dans son étude publiée en 1842, n'a laissé qu'un « petit nombre de tableaux »². Les recherches méritoires de Charles Clément, Lorenz Eitner, Philippe Grunchec et Germain Bazin ont montré qu'il n'en était rien puisque son œuvre peint excède les deux cents numéros³.
Cette entrée en matière nous permet de revenir sur le titre de notre communication, « Géricault : une Correspondance décapitée ». Le rapprochement, sans doute un peu facile, avec les célèbres toiles des têtes de suppliciés et des fragments anatomiques, nous a semblé de circonstance. À l'instar de ces membres peints, la Correspondance de Géricault, en l'état actuel de nos connaissances, est fragmentaire, en morceaux. Le nombre des lettres, missives et billets connus par une publication ou par des analyses succinctes glanées dans les catalogues de ventes d'autographes, est de quarante-trois⁴. C'est dire que ce chiffre est ridicule, sinon inquiétant. Si Eugène Delacroix était mort à trente-deux ans, on arriverait, en comptabilisant la Correspondance qui a été publiée jusqu'à nos jours, au chiffre de deux cent soixante-deux lettres⁵. En simplifiant les données, Delacroix rédigea une lettre au moins tous les quinze jours, pendant dix ans.
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